Un arrêté du ministère de la Transition écologique révèle l’écart abyssal entre les discours sur la biodiversité et la réalité des documents de gestion forestière.

Qu’est-ce que la forêt du Gault ?

La forêt domaniale du Gault est un massif de 1 128 hectares situé entre Sézanne et Montmirail, sur les communes des Essarts-lès-Sézanne, Le Gault-Soigny, Champguyon, Charleville et Morsains (Marne). Forêt publique appartenant à l’État, elle est gérée par l’ONF. Composée majoritairement de chênes sessiles et pédonculés (61 % de la surface boisée), elle représente l’un des rares massifs forestiers significatifs de la plaine champenoise.

Le 28 mars 2025, la ministre de la Transition écologique a signé l’arrêté approuvant le nouveau plan d’aménagement de cette forêt pour les 20 prochaines années (2020-2039). ECEP51 en a pris connaissance. Ce que ce document révèle est édifiant.

Ce que dit l’arrêté

L’article 1 de l’arrêté est sans ambiguïté : la forêt du Gault est affectée « prioritairement à la fonction de production ligneuse ». Ce n’est pas une nuance de langage administratif — c’est le cadre légal qui régira toutes les décisions de gestion pendant deux décennies.

Concrètement, voici à quoi ressemblera la forêt du Gault jusqu’en 2039 :

  • 971 hectares exploités en futaie régulière intensive (coupes programmées, rotations fixes)
  • 827 hectares dans les groupes d’amélioration, parcourus par des coupes tous les 7 à 15 ans
  • 117 hectares en régénération, dont 112 ha parcourus en coupe définitive et 113 ha replantés
  • 12,29 hectares seulement laissés en sénescence naturelle — soit à peine 1,09 % de la surface totale
  • 1 concession pétrolière dont « les vocations actuelles seront maintenues » au cœur du massif

Pour mettre ce chiffre en perspective : la Stratégie Nationale Biodiversité 2030, portée par ce même ministère, fixe l’objectif de 10 % du territoire en protection forte. Sur la forêt du Gault : 1,09 %.

Une contradiction institutionnelle documentée

Ce n’est pas une erreur, ni un oubli. C’est le résultat d’un système dans lequel l’ONF est à la fois gestionnaire et opérateur commercial des forêts publiques, avec des obligations de rendement qui priment sur les objectifs écologiques.

Le même État qui finance le programme Life Biodiv’Est (préservation de la biodiversité en Grand Est), qui a signé la SNB 2030, qui siège dans les instances de gouvernance du CRB Grand Est sur les énergies renouvelables et la biodiversité — cet État signe également des arrêtés qui confient 98,9 % d’une forêt publique à l’exploitation commerciale pendant 20 ans, sans aucun classement préalable, sans évaluation des habitats, sans ZNIEFF.

La forêt du Gault n’a en effet aucun statut de protection. Aucune ZNIEFF, aucun périmètre Natura 2000, aucune réserve biologique. Elle était une forêt libre — et elle vient d’être assignée à la production ligneuse pour une génération.

Le bois, une énergie « renouvelable » qui compte dans les stats

La sylviculture intensive à rotation courte (7 à 15 ans pour les groupes d’amélioration) produit essentiellement du bois d’industrie et de la biomasse énergie. Or, la biomasse forestière est comptabilisée comme énergie renouvelable dans les bilans européens (directive RED II/RED III). Elle contribue aux objectifs ENR des États membres.

En d’autres termes : raser une forêt, la replanter, la recouper tous les 10 ans, vendre le bois comme granulés ou plaquettes — tout cela est comptabilisé comme « vert » dans les statistiques officielles. C’est l’un des grands angles morts des politiques énergétiques actuelles, que nous dénonçons depuis notre création.

Ce qu’ECEP51 et ses partenaires demandent

  • La révision des objectifs de l’aménagement du Gault pour atteindre 10 % de la surface en protection stricte
  • Le lancement d’un inventaire naturaliste complet (habitats, faune, flore) avant toute nouvelle coupe dans les secteurs de plus de 100 ans
  • Le classement en ZNIEFF du massif, conformément à son rôle de refuge dans la plaine champenoise
  • La séparation fonctionnelle entre ONF gestionnaire et ONF opérateur commercial, pour supprimer le conflit d’intérêts structurel
  • La cohérence législative : les arrêtés d’aménagement forestier doivent être soumis à évaluation d’incidence au regard des objectifs SNB 2030

→ Téléchargez l’arrêté ministériel du 28 mars 2025

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