Le 4 juillet 2026, L’Est-Éclair a révélé, en une de sa rubrique « Le fait du jour », l’ampleur d’un projet que peu de gens imaginaient : 186 éoliennes, réparties en 14 parcs, pour un investissement annoncé de 1,2 milliard d’euros, dans le seul nord du département de l’Aube.
Quatorze enquêtes publiques, toutes ouvertes le même jour, le 22 juin. Mais contrairement à ce que laisse penser l’article, elles ne closent pas toutes en même temps : les 2/3 d’entre elles ferment dès le 22 juillet 2026
On l’avait vu venir depuis plus d’un an
Ce n’est pas une surprise pour ECEP51. Notre outil de veille cartographique, qui recense l’état de tous les projets éoliens du Grand Est à partir des données de la DREAL, avait repéré cette concentration bien avant que la presse ne s’en empare — et pas seulement de quelques mois.
Dès avril 2025, dans un rayon de 30 km sur ce même secteur à cheval entre le sud-ouest marnais et le nord de l’Aube, notre carte affichait déjà : 694 éoliennes construites, 175 autorisées, et surtout 328 en instruction — la masse rose déjà visible, concentrée très précisément sur les communes qui font aujourd’hui la une de L’Est-Éclair.
« Le carnage du Sud-Ouest Marnais et du Nord de l’Aube » — c’est le titre que nous avions donné à cette carte en avril 2025. Un an avant l’article de L’Est-Éclair.

Sur cette carte, chaque point est une éolienne : vert pour celles déjà construites, orange autorisées ou en construction, et rose en cours d’instruction. Regardez la tache rose au sud-est, entre Troyes et le Parc naturel régional de la Forêt d’Orient : c’est exactement le secteur que révèle aujourd’hui L’Est-Éclair.
Le territoire actuellement et à venir :


Une question mérite d’être posée publiquement : ces 328, puis 462 éoliennes étaient en instruction depuis des mois, certains depuis 2019 pour le plus ancien d’entre eux (voir plus bas). Rien n’obligeait à faire coïncider les 14 ouvertures d’enquête publique au même jour, le 22 juin 2026. Un examen au fil de l’eau, dossier par dossier, aurait été tout aussi légal — et aurait laissé au public le temps d’instruire chaque projet sérieusement.
Le choix d’une ouverture unique, en plein début d’été, sur l’ensemble des 14 dossiers à la fois, n’est peut-être qu’une coïncidence de calendrier administratif.
Mais il produit, de fait, exactement l’effet qu’on obtiendrait en le faisant exprès : diluer l’attention du public au moment où elle est la plus faible, et rendre impossible toute appréciation cumulée sérieuse.
Correction : la vraie échéance est bien plus proche qu’annoncée
Mise à jour du 8 juillet 2026. L’article de L’Est-Éclair présente une clôture commune des 14 enquêtes au 22 septembre. Ce n’est vrai que pour la moitié d’entre elles.
Toutes les enquêtes ont bien été ouvertes le même jour, le 22 juin 2026. Mais leur durée diffère selon la procédure appliquée : 5 dossiers, instruits selon la procédure accélérée issue de la loi Industrie verte, courent sur trois mois et closent le 22 Septembre — c’est l’échéance que retient l’article. 9 autres dossiers, instruits selon la procédure classique, courent sur un mois seulement et closent dès le 22 juillet 2026.
Autrement dit : pour près de la moitié des 186 éoliennes recensées, la fenêtre de participation du public sera refermée avant la fin du mois de juillet, sans que rien dans la communication publique n’ait clairement signalé cette échéance rapprochée. Découvrir un projet dans la presse début juillet pour apprendre, en creusant, qu’on avait en réalité deux semaines pour réagir et non deux mois et demi : voilà ce qui, très concrètement, vide de son sens la consultation du public sur une partie de ce dossier.
Les chiffres à retenir
Voici ce que la presse a mis au jour :
- 186 éoliennes au total, de 130 à 200 mètres en bout de pale quasiment la hauteur de la tour Montparnasse.
- 14 parcs distincts, tous situés dans le nord de l’Aube, sur une trentaine de communes.
- 1,2 milliard d’euros d’investissement annoncé — le journal lui-même compare la puissance théorique cumulée à celle d’un réacteur nucléaire de plus d’1 gigawatt. Une comparaison qui frappe, même si elle occulte un détail de taille : un parc éolien terrestre ne produit en moyenne que 20 à 25 % de sa puissance théorique sur l’année, contre 70 à 90 % pour un réacteur nucléaire. Le chiffre impressionne surtout sur le papier.
- Deux fenêtres pour s’exprimer, pas une : d’ici le 22 juillet pour six des quatorze dossiers, et d’ici le 22 septembre pour six autres (deux restent à catégoriser) — en plein été, quand la mobilisation citoyenne est la plus difficile à organiser.
Le projet qui devrait alerter tout le monde : 45 éoliennes en lisière d’un parc naturel régional
Le plus grand des quatorze projets, porté sur les communes d’Avant-lès-Ramerupt, Charmont-sous-Barbuise, Onjon, Longsols, Mesnil-Lettre et Chaudrey, prévoit 45 éoliennes sur 601 hectares — et il est, selon l’article lui-même, en partie situé dans le périmètre du Parc naturel régional de la Forêt d’Orient (5 éoliennes à l’intérieur du périmètre de protection).
Ce PNR, adossé aux lacs-réservoirs de la Forêt d’Orient, du Temple et d’Amance, est un site majeur de halte migratoire — les grues cendrées y font étape chaque année par dizaines de milliers. Installer 45 machines de 200 mètres à sa porte, sans étude d’impact qui prenne en compte les treize autres projets instruits au même moment à quelques kilomètres à la ronde, ce n’est pas de la précaution environnementale. C’est de l’aveuglement organisé.
Même l’armée dit stop — mais le projet revient
Deux éléments, presque passés inaperçus dans l’article, sont pourtant de vrais signaux d’alarme :
- Un projet a dû être réduit de 17 à 10 éoliennes à cause du radar de Prunay-Belleville et du couloir d’hélicoptères du camp militaire de Mailly.
- Un autre, l’extension du parc des Trois Côtes (21 éoliennes supplémentaires, sur les communes d’Aulnay, Braux, Jasseines et six autres), est directement contraint par les radars de Météo France et de l’armée.
Et pour cause : ce même secteur avait déjà vu, en 2023, un projet quasi identique de 27 éoliennes rejeté par arrêté préfectoral, au motif que le ministère des Armées jugeait le projet incompatible avec ses missions. Le promoteur de l’époque ? EIDEN WIND — le nom même sous lequel l’enquête publique actuelle est officiellement enregistrée. Ce n’est donc pas une supposition : c’est le même projet, porté par le même promoteur, qui revient sur le même territoire deux ans après son rejet.
Quand l’armée et Météo France sont contraintes de faire reculer des industriels sur leur propre terrain, la question se pose d’elle-même : sur quelle base sérieuse peut-on estimer que le paysage, les riverains et la biodiversité, eux, absorberont sans dommage 186 machines supplémentaires ?
Ce que la MRAe elle-même dénonce : aucune étude des effets cumulés
En consultant les avis rendus par la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) sur neuf des quatorze dossiers, un constat revient systématiquement : aucun des projets n’évalue son impact combiné avec les treize autres. Chaque dossier est instruit comme si les autres parcs, pourtant instruits au même moment sur le même territoire, n’existaient pas.
Sur un projet, la MRAe relève que le secteur est déjà « en voie de saturation » du fait de plus de 160 éoliennes supplémentaires en cours d’instruction.
Sur un autre, elle chiffre le constat : 216 éoliennes déjà construites, autorisées ou en instruction dans un simple rayon de 15 km. Sur un troisième, elle demande de garantir un « angle de respiration » minimal pour éviter l’encerclement visuel des villages — preuve que le risque est déjà avéré aux yeux de l’administration elle-même.
Ce n’est donc pas une critique associative : c’est l’autorité environnementale, saisie par la loi pour évaluer objectivement ces dossiers, qui pointe l’absence de la vision d’ensemble la plus élémentaire.
Sur deux des neuf dossiers, la sévérité va plus loin : la MRAe recommande purement et simplement à la préfecture de ne pas autoriser le projet en l’état.
Quatre sociétés, une trentaine de communes
Derrière l’apparence de quatorze projets « locaux », portés par des communes différentes, quatre développeurs concentrent l’essentiel du gisement de mâts : An Avel Braz (4 parcs, 53 éoliennes, qui revendique elle-même le « leadership » éolien dans le département), TTR Energy (3 parcs, dont le plus grand du lot), Nouvergies (4 parcs) et Boralex. Le récit du « projet porté par le territoire » ne résiste pas longtemps à l’examen des acteurs réels.
Qui paie, au juste ?
L’investissement de 1,2 milliard d’euros est présenté comme un motif de fierté locale. Une partie substantielle de la rentabilité de ce type de projet dépend pourtant de mécanismes de soutien public — la Cour des comptes évaluait en mars 2026 à 26,3 milliards d’euros le soutien public aux énergies renouvelables entre 2016 et 2024, dont une part significative hors budget de l’État. Quant aux retombées fiscales locales, mises en avant par les porteurs de projet, elles ne disent rien des pertes de valeur immobilière, des coûts d’entretien de voirie liés aux chantiers, ni des garanties de démantèlement en fin de vie — jamais chiffrées dans la communication qui accompagne ces annonces.
Déposez votre avis : les liens, classés par urgence
Neuf enquêtes ferment le 22 juillet, dans deux semaines. Cinq autres ferment le 22 septembre. Voici où déposer votre avis, dossier par dossier — les plus urgents d’abord :
Clôture le 22 juillet 2026 :
- Lhuître, Grandville — registre-dematerialise.fr/7364
- Du Puits et la Lhuîtrelle (Isle-Aubigny, Dampierre, Lhuître, Ramerupt, Vaucogne) — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - Dampierre Sud — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - Vinets — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - Éole des Côtes de l’Aube (le plus grand projet, 45 mâts, en lisière du PNR Forêt d’Orient) — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - BCMA (Braux, Chalette-sur-Voire, Magnicourt, Aulnay) — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - Extension des Trois Côtes (porté par EIDEN WIND — déjà retoqué en 2023 pour incompatibilité avec les missions de la Défense) — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - Ferme de Jérusalem (Charmont-sous-Barbuise, Aubeterre, Vailly) — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents - Du Haut de la Sentinelle (Feuges) — avis par mail sur aube.gouv.fr
Lien vers les documents
Clôture le 22 septembre 2026 :
- L’Ormes et du Chêne — registre-dematerialise.fr/7351
- Des Perdrix (Vaupoisson) — registre-numerique.fr/eolien-perdrix
- Des Grandes Voies — registre-dematerialise.fr/7360
- La Nacelle (Jasseines, Donnement, Balignicourt) — registre-numerique.fr/eolien-la-nacelle
- Des Nourots (Braux) — registre-dematerialise.fr/7361
Les avis d’enquête publique complets, avec les coordonnées des commissaires enquêteurs, sont consultables sur le site de la préfecture de l’Aube (aube.gouv.fr, rubrique publications). Notez que les dossiers sont répartis sur deux plateformes de registre différentes et non reliées entre elles (registre-dematerialise.fr et registre-numerique.fr), et que certains ne sont accessibles que par courriel via la préfecture — une dispersion qui, à elle seule, complique sérieusement la participation du public que la loi Industrie verte prétendait faciliter.
ECEP51 se mobilise, aux côtés des associations du secteur — OSE (Orient Sud Environnement) et Vent du Meldançon, et avec l’aide de notre réseau national RETM Réseaux Energies Terre & Mer
Vous habitez une des communes concernées ? Vous êtes élu, journaliste, ou simplement inquiet pour votre territoire ?
Chaque avis compte, chaque commune compte, et le compte à rebours a déjà commencé.
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